Le débat philosophique

Bien que des chrétiens aient été impliqués dès le départ dans le mouvement du logiciel libre et que ce mouvement ait grandi, il faut savoir que les chrétiens ne sont pas tous motivés par les bases idéologiques qui ont inspiré Richard Stallman et la Free Software Foundation. Certains croyants tirent des parallèles entre le logiciel libre et la liberté spirituelle. D'autres apprécient simplement le modèle de développement et/ou les avantages techniques du logiciel libre.

Notre but ici est d'explorer premièrement les arguments éthiques compris dans les licences des logiciels. Le reste de ce livre a été consacré aux avantages techniques et financiers de l'utilisation du logiciel libre. Les opinions émises ici sont premièrement celles de l'auteur, et d'autres membres de la communauté chrétienne autour des logiciels libres ont d'autres avis. Cependant, le but de cette exploration est d'inviter l'Église au dialogue sur la liberté.

Le logiciel libre ne sauve pas, seul Jésus sauve. À notre connaissance, aucun chrétien n'a adopté ou développé une théologie de l'informatique, et les partis pris de la communauté ne font pas partie des bases de la foi. Les chrétiens ne confondent pas non plus technologie avec théologie. Les arguments moraux en faveur de l'utilisation du logiciel libre doivent être compris comme l'application de l'amour de Dieu dans le domaine des licences de logiciels.

Bien que Stallmann se moque de religion avec son « église d'EMACS » et qu'il s'est désigné lui-même avec humour « Saint Ignucious », les chrétiens ont tout de même quelque chose à en apprendre. Stallman exprime au moins deux préoccupations que les chrétiens devraient partager. La première est que l'interdiction du partage est un plus grand tort que le partage illégal. La deuxième est le problème de la soumission des utilisateurs à la « dictature » des développeurs.

En examinant le premier point, on peut constater que le point de vue opposé riposte en affirmant que n'importe qui, y compris les chrétiens, a le droit d'exiger une rétribution jugée adéquate et de restreindre l'utilisation d'un logiciel. Il est vrai qu'on a le droit d'exiger une rétribution correspondante aux services rendus, pour la réalisation de produits ou le développement de logiciels. Il est également vrai qu'un modèle économique qui vise à assimiler le contenu immatériel à la propriété physique va forcément au devant de grandes difficultés.

En raison de sa nature foncièrement différente en comparaison du monde matériel, le logiciel doit être traité différemment d'un point de vue économique. En tentant de faire entrer une cheville ronde (logiciel) dans un trou carré (propriété physique), nous avons transformé l'acte du partage en acte criminel pour ceux qui approuvent les conditions de la plupart des logiciels propriétaires. Non pas que le partage soit immoral, mais nous le considérons ainsi en regard des conditions posées par les licences propriétaires.

Voyez la guérison par Jésus d'un homme et d'une femme le jour du Sabbat (deux événements distincts). Son acte de grâce a provoqué une grande colère parmi les Juifs de son époque, en tout cas pour les dirigeants. Il a répondu en demandant s'il était légal de faire le bien ou de faire le mal le jour du Sabbat. Nous pouvons déduire de cette leçon que toutes les lois (ou leur interprétation) ne sont pas forcément bonnes ou morales. Ainsi, une licence qui criminalise le partage peut sembler violer la Loi de l'Amour de façon similaire.

Il nous semble que n'importe quel homme d'affaires qui se respecte devrait trouver un modèle économique adéquat sur lequel se baser. Plusieurs entreprises ont réalisé de jolis bénéfices en vendant du logiciel libre. Cependant, beaucoup ont également mêlé du logiciel propriétaire dans leur offre, créant ainsi des problèmes potentiels pour ceux qui souhaitent n'utiliser que du logiciel libre. Les licences GNU GPL et d'autres aussi permettent effectivement aux développeurs de vendre le logiciel aux utilisateurs. Mais de telles licences impliquent aussi que ces acheteurs peuvent partager le logiciel qu'ils ont acquis.

Stallman considère que l'acte illégal du partage est néanmoins moralement correct. Ce n'est certainement pas bien différent de la guérison pratiquée par Jésus le jour du Sabbat, qui était aussi considérée illégale. Cependant, une idée encore meilleure pour les chrétiens est d'éviter l'utilisation de logiciels auxquels s'applique une licence qui criminalise le partage. Sur le même plan, les développeurs chrétiens feraient mieux d'éviter de publier leurs logiciels sous de telles conditions.

Un autre élément de cette problématique est que les licences non libres dressent les utilisateurs les uns contre les autres. Puisque les utilisateurs n'ont pas le droit de partager, on perpétue un monde où il y a ceux qui possèdent et les autres. Le logiciel libre aplanit les différences tout en permettant aux développeurs de vivre. Ainsi, pour prendre un cas réel (et actuel), une soeur en Christ au chômage peut être aidée par le logiciel libre. En retour, elle offre ses services à l'oeuvre qui l'aide. Elle peut continuer à effectuer ses recherches d'emploi et ses enfants peuvent faire leurs devoirs. Cela serait nettement plus difficile en utilisant du logiciel non libre.

Le projet de CrazyChurch.com est inspiré de Lawrence Lessig (avocat et auteur de plusieurs livres sur les lois de droits d'auteur et sur la liberté) et de Creative Commons. Ils croient au partage et à la possibilité des autres à partager. Cette liberté est fondamentale pour la croissance de l'église. L'idée dominante est « nous avons reçu gratuitement, donnons gratuitement ». Cette attitude est fortement en opposition à celle d'autres chrétiens qui ont choisi, avec Hollywood, de renforcer la soi-disante « protection du droit d'auteur ».

L'autre préoccupation de Stallman était de permettre la modification du logiciel. La question qui se pose est de savoir si on a le droit d'empêcher les autres de modifier son logiciel. Pour moi, la réponse tient au fait qu'une personne qui possède un ordinateur devrait aussi avoir la possibilité de maîtriser le logiciel qui fonctionne sur sa machine. Après tout, sans ce logiciel, l'ordinateur n'est qu'un tas de métal et de plastique. Dans la mesure où certains logiciels propriétaires cesseront de fonctionner s'ils ne sont pas enregistrés, on peut se retrouver dans une situation où il devient impossible de démarrer son système (Windows XP n'en est qu'un exemple).

Une personne peut modifier pratiquement n'importe quel outil physique qu'elle achète. Il faut parfois des compétences particulières ou de l'argent pour payer quelqu'un d'autre pour effectuer ces modifications, mais ce droit existe. Mais en raison des fournisseurs propriétaires qui tentent de contrôler comment est utilisé leur logiciel sur nos propres ordinateurs (principe de la cheville ronde dans un trou carré), ceux-ci ont décidé de retirer le code source qui permet de telles modifications. Même du logiciel gratuit (logiciel propriétaire qui peut être partagé) crée cette dépendance forcée envers le développeur, en raison des termes de la plupart des licences de gratuiciels. On est libre d'échanger le logiciel, mais pas de le modifier. La non divulgation du code source soumet l'utilisateur au contrôle du fournisseur. Alors que la doctrine du droit d'auteur cherche à équilibrer les droits du développeurs face au bénéfice social, les licences propriétaires placent l'utilisateur dans une complète dépendance du développeur. Traiter ainsi les gens peut être légal dans bon nombre de pays, mais cela ne signifie pas que ce soit juste.

Ce genre de contrôle fait apparaître quelques problèmes. D'une part, cela démontre peu ou pas de respect du tout envers les utilisateurs. Lorsqu'on soumet les utilisateurs au contrôle du programmeur, on détruit la créativité et on force (ou construit) une dépendance. Ce n'est jamais juste. Bien que nous soyons tous sujets à l'autorité des gouvernements, leur contrôle restreint sur nous ne détruit pas la créativité ni ne crée de dépendance. Un programme excellent peut être fragilisé par une mauvaise gestion commerciale ou d'autres facteurs. Lorsque le fournisseur fait faillite, personne ne pourra poursuivre le développement.

La communauté du logiciel libre n'est pas formée de gens cherchant à fouiner dans les tréfonds de votre ordinateur, cherchant à en extirper les logiciels « piratés ». C'est parce qu'il n'est nul besoin de « pirater » le logiciel dans cette communauté. Après tout, le logiciel est gratuit. Lorsque des gens découvrent que quelqu'un utilise du logiciel libre d'une mauvaise manière, ils s'arrangent habituellement sans utiliser l'arsenal légal que l'on peut voir ailleurs.

En plus des préoccupations principales de Stallman qui vont de pair avec les valeurs chrétiennes, beaucoup de chrétiens voient néanmoins dans le logiciel libre plusieurs parallèles avec des thèmes bibliques, sans considération de leurs opinions philosophiques. Le projet Freely tire son nom des Écritures : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Matt. 10:8). Certains discernent un parallèle entre le logiciel libre et le don gratuit de la grâce, mais pas au même niveau.

Il y a des comparaisons entre le logiciel propriétaire et l'Ancienne Alliance (limitée et dépassée) et entre le logiciel libre et la Nouvelle Alliance (libératrice et rafraîchissante). Le logiciel libre peut être comparé à un « pays promis » technologique. Cette image du logiciel libre décrit les chrétiens (ou les gens en général) comme libérés des licences oppressantes et dans un pays où ils peuvent bâtir sur ce qui existe déjà. Même si la valeur spirituelle de ces comparaisons est discutable, elles illustrent certainement la nature de la relation entre le logiciel libre et le logiciel propriétaire.

Certains chrétiens, de concert avec leurs collègues séculiers, prétendent que tout logiciel est neutre, indépendamment de sa licence. D'autres rétorquent que toute licence qui interdit l'accès au code source limite l'accès libre à l'information et place ainsi les utilisateurs en position défavorable. En d'autres mots, alors que le logiciel propriétaire crée une dépendance envers le développeur, le logiciel libre encourage l'indépendance. C'est pour cette raison qu'un membre du congrès péruvien tente de défendre l'utilisation de logiciel propriétaire dans l'administration gouvernementale.

Ceux qui affirment que les licences sont neutres pensent qu'en ignorant une technologie sur la base du désaccord avec sa licence, on passe à côté de cette technologie. D'un autre côté, cet argument ignore les dommages causés par les développeurs qui ont rendu la technologie propriétaire. D'un point de vue du développement, le code utilisé doit être proprement dupliqué par ceux qui souhaitent utiliser cette même technologie ailleurs (ce qui augmente les coûts de développement). D'un point de vue relationnel, l'utilisateur est rendu dépendant du développeur.

Est-ce que les chrétiens devraient être plus intéressés par la technologie que par les valeurs morales, comme le laissent entendre les termes d'une licence ? Tous les développeurs sont placés devant le choix de la licence de leur logiciel. Il paraît raisonnable, dans une perspective biblique, de choisir une licence qui correspond aux principes bibliques. Ainsi, inclure dans les termes d'une licence l'interdiction du partage et des modifications serait une contradiction. Les utilisateurs devraient aussi être attentifs concernant l'utilisation de logiciels flanqués d'une licence mettant en péril leur liberté.

Les chrétiens qui perçoivent l'utilisation de logiciel libre comme un impératif moral ne sont pas seuls. Richard Stallman a communiqué avec l'auteur (2004) ainsi qu'avec l'Association Mondiale de la Communication Chrétienne en 2002 en disant que les chrétiens devraient encourager l'utilisation de logiciels libres. L'importance de cette affirmation ne doit pas être négligée en regard de cet homme bien connu pour son athéisme marqué. De plus, beaucoup de politiciens et de citoyens de nombreux pays cherchent maintenant à implanter le logiciel libre en lieu et place du logiciel propriétaire.

Dans la mesure où beaucoup de technophiles athées attaquent ouvertement les chrétiens sur les forums Internet (ne serait-ce que pour la mention d'« église »), l'accueil chaleureux de Stallman est réjouissant. O. Hobart Mowrer a un jour accusé l'Église de vendre son droit d'aînesse (conseil) pour une soupe psychologique. Stallman semble se demander de la même manière où est l'Église au moment précis de l'Histoire où le risque de retourner dans un âge sombre est le plus grand. D'après Stallman :

 

« J'ai toujours cru que le logiciel libre est un impératif moral pour les communicateurs chrétiens. Les chrétiens et les adeptes d'autres croyances ne peuvent moralement pas fermer les yeux sur le contrôle de la connaissance humaine ou sur les restrictions de développement causées par le logiciel propriétaire. »

 
 --http://www.wacc.org.uk/wacc/publications/media_action/archive/245_jul_2002/stallman_free_software_is_a_moral_imperative_for_christians

Quelle que soit votre opinion, il est important que l'Église de Christ débatte de ces questions. Nous devons tous reconnaître que jusqu'à un certain point, nous sommes toujours en progression quant à la compréhension de notre foi. Tant que nous pouvons continuer de nous respecter les uns les autres au milieu de tels débats, nous combattrons certainement « le bon combat ». Manifestons donc de la grâce et de l'amour, même dans nos recherches de réponses aux questions de moralité et de licences logicielles, comme Stallman a cherché à le faire.